Féminisme de classe prolétarien et féminisme interclassiste bourgeois

par | Mar 10, 2021 | Théorie, histoire et débats | 0 commentaires

La question du féminisme a récemment fait l’objet d’une vidéo de nos jeunes camarades du « centre Maïakovski[1] »[2]. Ils défendent dans cette vidéo la thèse du Parti Marxiste-Léniniste (Reconstruction Communiste) – PML(RC), parti espagnol se revendiquant logiquement de l’histoire du mouvement ouvrier et communiste. Dans son ouvrage « Résistance et lutte contre le postmodernisme », le dirigeant du PML(RC) Roberto Vaquero explique qu’il faut rejeter le terme et le mouvement féministes, qui seraient intrinsèquement bourgeois. Il faut bien préciser ici que le PML(RC), tout en rejetant la sémantique féministe, entend bien lutter pour l’émancipation totale des femmes. La ligne de notre organisation, le PRCF – comme celle de beaucoup d’autres se revendiquant du marxisme-léninisme (dont le Parti Communiste des Peuples d’Espagne-PCPE dans lequel j’ai commencé à me former politiquement), est celle du féminisme de classe (à savoir prolétarien). Je vais revenir dans cet article sur ce que l’on entend par cette ligne-là.

Lorsqu’on parle de féminisme de classe, cela veut dire prolétarien, c’est-à-dire un féminisme axé sur les travailleuses exploitées. Il s’agit d’améliorer les conditions de vie des femmes des couches populaires (sécurité sociale, conditions de travail, services publics, socialisation le plus possible du travail reproductif et de soins, etc). L’objectif est également de réduire la division sexuelle du travail, qui fût la base, avec l’apparition de la propriété privée et de la société de classes (selon Engels dans « l’origine de la famille, la propriété privée et l’État »), de la formation historique du système patriarcal et de la place subalterne de la femme dans les relations sociales. Dans la perspective d’un féminisme de classe, il ne suffit pas de réclamer l’égalité homme-femme, comme par exemple le faisaient les suffragettes anglaises pour le droit de vote, il faut lutter pour une pleine émancipation de toute oppression et exploitation. C’est ce que des femmes révolutionnaires comme Clara Zetkin – qui instaura avec ses camarades la journée du 8 mars, journée internationale pour les droits des femmes – ou Alexandra Kollontaï (« à l’ouvrière ça lui est égal si le patron est homme ou femme ») expliquaient à ses contemporaines libérales bourgeoises. On voit bien que la question de classe est très présente dans le mouvement féministe depuis longtemps, avec non pas l’idée que la femme ouvrière soit opprimée juste à l’égal de l’homme ouvrier, mais avec l’objectif qu’elle ne le soit plus du tout.

D’un autre côté nous avons le féminisme interclassiste. Pour ce féminisme le sujet politique c’est la femme en général. Faute de matérialisme et de visée révolutionnaire pour l’ensemble de la société, il fait abstraction de la lutte des classes et des énormes différences de conditions de vie qui existent entre les femmes. Or comme le disait bien Staline, « l’humanité est divisée entre riches et pauvres, entre grands propriétaires et dépossédés, et s’abstraire de cette division c’est s’abstraire de faits fondamentaux ». C’est pour cela qu’on peut parler de féminisme bourgeois, puisque les positions bourgeoises et petites-bourgeoises dominent ce courant. Le fait de masquer les rapports de classe bénéficie nécessairement à la classe au pouvoir. L’auxiliaire de vie n’a pas les mêmes intérêts que Marlène Schiappa ou Christine Lagarde.

Dans la vidéo de nos camarades est pris l’exemple d’Ana Patricia Botín, présidente du Banco Santander et donc figure importante de l’oligarchie espagnole. Elle plaide pour une plus forte représentation de femmes dans les postes de pouvoir. Si l’on veut en tant que communistes réduire la division sexuelle et sociale du travail (elles vont de pair) et arriver à une égalité sociale dans l’émancipation et pas dans l’oppression, cela vaut aussi pour les tâches de direction. Ceci étant dit, la promotion de cadres féminins dans les institutions du capitalisme ne va bénéficier qu’à des femmes de la bourgeoisie ou, tout au plus, à des femmes des classes moyennes qui se rangeront de son côté. Il n’y a pas de femmes ouvrières dans les conseils d’administration du CAC40 ou d’IBEX35 concernant Botín, ni d’hommes ouvriers d’ailleurs. Pas plus dans les parlements. Botín c’est la femme bourgeoise qui veut s’égaler en pouvoir avec les hommes de son entourage. C’est en bonne partie une question de rapports symboliques. Mais elle est évidemment une exploiteuse ennemie de classe, aucune ambiguïté là-dessus.

Une autre question chère à ce féminisme « mainstream » c’est la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Pour parler de ce point il convient de distinguer oppression et exploitation. L’oppression relève du social, c’est une situation où il y a des droits non respectés et où une personne se place au-dessus d’une autre socialement en la soumettant à sa volonté. L’exploitation est économique, c’est un échange inégal de valeur. Dans la société où nous sommes c’est fondamentalement l’extraction de plus-value sur le dos des travailleurs et des travailleuses qui la produisent. Une agression sexuelle est une oppression dans laquelle l’agresseur se pense supérieur à la victime et en fait un objet de sa volonté. La prostitution est oppression, puisqu’il y a violence sexuelle et rapports sociaux inégaux, et exploitation, puisque les réseaux mafieux qui dominent le marché tirent un avantage économique des femmes exploitées. Là-dessus le féminisme prolétarien s’oppose évidemment aux violences sexistes et sexuelles, en défendant le droit à l’intégrité physique des femmes et à la liberté sexuelle et reproductive (IVG, contraception, planning familial, divorce etc). Des femmes de toutes les classes peuvent subir des violences sexistes et sexuelles mais la prostitution ce sont les plus pauvres qui la subissent. Notre féminisme de classe lutte pour l’abolition de la prostitution (« l’homme qui s’achète les faveurs d’une femme ne la voit pas comme sa camarade », Kollontaï), ce que ne cherche pas toujours le féminisme interclassiste bourgeois.

Le féminisme de classe ne s’arrête pas à l’égalité juridique et à la défense des droits les plus élémentaires à l’intégrité physique et à la liberté sexuelle et reproductive : il défend les femmes travailleuses en tant que travailleuses aussi, avec la charge de travail payé et non payé (travail domestique, soins aux personnes âgées et dépendantes, reproduction de la vie humaine et de la force de travail). Il s’inscrit dans la lutte générale du prolétariat pour le socialisme et le communisme. Il rappelle qu’il n’y aura pas de pleine émancipation sans abolition du capitalisme. Il ne s’agit pas de nier des différences biologiques et humaines entre individus, mais celles-ci ne doivent pas justifier des inégalités sociales. Partout où il y a eu des révolutions socialistes, les droits des femmes se sont fortement accrus, même si on n’en finit pas avec le patriarcat (ni avec le capitalisme d’ailleurs) du jour au lendemain.

Sur la question sémantique autour du mot féminisme, j’avoue que je n’ai pas été chercher dans les ouvrages de Zetkin, Kollontaï ou Luxembourg si ce mot était employé. Cependant il est assez communément admis aujourd’hui que le féminisme c’est au moins la lutte pour l’égalité voire dans notre cas aussi pour l’émancipation. Je pense que renier ce mot ne va pas faciliter la compréhension de notre ligne et de notre combat par beaucoup de femmes mobilisées dans les luttes. Mais en tant que communistes nous devons préciser « prolétarien » ou « de classe », de la même façon qu’on parle de démocratie pour les travailleurs ou pour les bourgeois. Le mouvement féministe actuel est largement dominé par les positions bourgeoises et petite-bourgeoises, c’est assez évident. Le PML(RC) a d’ailleurs bien raison de dénoncer le cirque capitaliste autour du 8 mars espagnol. À ce sujet, je me rappelle d’un 8 mars à Valencia avec le PCPE où l’on défilait en cortège derrière une banderole avec des dessins de Clara Zetkin, Alexandra Kollontaï, Leïla Khaled ou Tania la guerrillera entre autres, avec des mots d’ordre combatifs pour l’émancipation des femmes et du prolétariat.

Je crois qu’il faut faire cela, car le mouvement ouvrier n’est pas exempt non plus d’influences bourgeoises. Nous qui sommes syndiqués à la CGT, nous avons mal aux yeux à la vue d’affiches CGT estampillées « affiche financée par l’UE ». À propos des syndicats, Lénine disait qu’il faut y aller même en étant minoritaires. Il faut participer aux mouvements de masse dans lesquels on a une ligne à défendre, c’est une lutte sur tous les fronts. Il faut savoir aussi être en minorité. Si jamais on se faisait traiter de bourgeois pour utiliser le mot féminisme, par des personnes se réclamant de la lutte des classes, ce serait aussi insensé que ceux qui nous font le procès en rouges-bruns nationalistes pour défendre la souveraineté nationale et populaire ou l’universalisme. Quand on parle de nation ou de patrie on ne donne pas le même contenu à ces termes que le RN, puisque notre idée de la patrie c’est avec le monde du travail au centre de la vie nationale et avec la mémoire des luttes ouvrières et populaires qu’on la fait. Quand on parle d’égalité ce n’est pas seulement au sens juridique des révolutions bourgeoises, on veut l’égalité sociale. On ne doit donc pas laisser des éléments externes à nos rangs, voire même l’ennemi de classe, choisir le terrain de lutte et nous positionner en fonction de ses choix. Bref, parce que nous militons pour une transformation révolutionnaire de la société, nous ne devons laisser aucun espace de cette société aux mains de l’hégémonie culturelle et économique du grand-capital et de ses laquais.

Quant au post-modernisme, ce qui le distingue ce n’est pas de parler de féminisme, des droits des homosexuels ou d’écologie. Nous avons, nous marxistes-léninistes et militants du PRCF, nos positions là-dessus en défendant ce qui est juste avec nos outils d’analyse que sont le matérialisme dialectique et historique. Le postmodernisme est une théorie idéaliste qui entend transformer la suprastructure sociale (langage, rapports symboliques) en espérant que cela permettra de tout changer. C’est une théorie qui se moque de la lutte des classes et qui considère que le prolétariat n’est pas le sujet politique. Mais si on parle de féminisme de classe prolétarien, alors on voit bien quel est notre sujet politique.

La question de la place de la femme dans la société a été posée bien avant Judith Butler et les universités américaines ; elle est très présente, comme je l’expliquais, dans la tradition marxiste. Elle n’est pas l’exclusivité du postmodernisme, et fort heureusement, car ce dernier, par son inefficacité à émanciper les femmes exploitées par le régime capitaliste, ne fera à long terme que rabattre son combat et disparaître au profit du féminisme bourgeois classique, celui qui peut changer de forme avec le temps mais pas de fond. C’est pourquoi notre ligne au PRCF est celle du féminisme de classe.

Vive la lutte des femmes travailleuses, vive le 8 mars !

« Pour une société où nous soyons socialement égaux, humainement différents et totalement libres » Rosa Luxembourg


[1] Le centre Maïakovski est un collectif se présentant comme un « centre de formation » dédié à l’étude et à la formation au marxisme-léninisme.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=ZvCqZB7ot94

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