Faire vivre la mémoire des luttes en Indonésie : rencontre avec des artistes indonésiens engagés

par | Oct 1, 2023 | Contre-culture | 0 commentaires

    

Faire vivre la mémoire des luttes en Indonésie : rencontre  avec des artistes indonésiens engagés

    A l’occasion de leur séjour en France, et à l’invitation de la camarade Ibarruri Sudharsono (que je remercie chaleureusement pour la traduction durant cet échange) de Solidarité Indonésie, j’ai pu rencontrer, avec quelques camarades, deux artistes engagés de ce pays d’Asie, à savoir Indra Porhas Siagian, réalisateur de documentaires, et Yayak Yatmaka, artiste multiforme très engagé dans les mouvements sociaux.

Faire vivre la mémoire des luttes en Indonésie : rencontre  avec des artistes indonésiens engagés

            Indra consacre une part essentielle de son travail au génocide anticommuniste de 1965, que nous avons déjà évoqué dans un dossier du blog [1] et dans deux ouvrages récents parus aux Editions Delga [2]. Son parcours est influencé par les conséquences tragiques de ce sombre événement : son père, Bachtiar Siagian [3], était un cinéaste indonésien reconnu, et celui-ci fut arrêté en 1965. Ses films ont tous disparu, sauf un (on voit, au passage, l’immense gâchis que provoque l’anticommunisme pour la culture mondiale). Il n’est pas seulement un enfant de victime, mais une victime lui-même, car il a dû passer son enfance en exil.

            Je me suis alors demandé comment il arrivait à produire ses documentaires malgré l’anticommunisme forcené en Indonésie. D’après lui, à la chute du dirigeant sanguinaire, un espace s’est ouvert dans l’art, que ce soit pour des chorales, des films, etc. Certaines choses étaient tolérées temps qu’elles ne franchissaient pas certaines limites. Cependant, lorsqu’il s’agissait de parler du massacre de 65, il fallait tourner anonymement. Le film de Joshua Oppenheimer, The act of killing (2013), entretien d’un tortionnaire de 65 qui n’épargne aucun détail de ses méthodes, a fait du bruit, entre autres, car il s’agissait d’un étranger. Suite à cela, ils ont pu organiser le festival « Tourner à gauche » qui a été attaqué par les mouvements islamistes (les mêmes entre autres responsables du massacre). La chappe de plomb perdure et empêche tout débat serein.

            Lors d’une journée consacrée à ce massacre de 65 au Colonel Fabien, le 8 septembre 2023, j’avais pu assister à la projection du court-métrage « Accomplir sa promesse », réalisé par Indra. Le documentaire de 22 minutes narre le retour au pays de Syakarwi Manap, étudiant à Cuba au moment des évènements, qui, comme beaucoup d’étudiants, s’est vu destitué de sa nationalité à cause de ses engagements. Le camarade a pu connaître cette histoire, car ce monsieur de 83 ans a écrit des livres pour la raconter.

            Et puis je me suis demandé comment il parvenait à diffuser ses films en Indonésie ? Sont-ils autorisés dans les cinémas ? Son but est d’interroger le plus possible de gens de cette période avant qu’ils ne décèdent et ne puissent plus raconter leur histoire. En ce qui concerne la diffusion des films, il arrive que certains festivals, plutôt locaux, acceptent de montrer ses œuvres. Mais c’est surtout grâce à un réseau de connaissance qu’il arrive à les diffuser en sous-main. A l’heure actuelle, il mène un travail de recherches en vue d’une exposition l’année prochaine sur l’expression artistique indonésienne entre l’indépendance et la dictature militaire.

            Concernant la répression, il a subi une attaque lors du festival « Tourner à gauche ». Des groupes terroristes ont attaqué les organisateurs, les obligeant à déplacer l’évènement à l’Institut des droits de l’Homme, qui était plus petit, mais qui leur a permis de continuer le festival.

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Faire vivre la mémoire des luttes en Indonésie : rencontre  avec des artistes indonésiens engagés

Le camarade Yayak, pour sa part, est à l’origine professeur de communication visuelle, artiste peintre et caricaturiste, ainsi qu’éducateur pour enfant. Dans les années 90, il est devenu un ennemi du régime, car il avait réalisé une caricature de la femme de Suharto, ce qui lui a valu un exil de 13 ans en Allemagne.

            Pour quelle raison a-t-il voulu contester le régime ? Est-ce parce que sa famille avait eu à en subir la répression ? Est-ce par refus des injustices ? En 78, les étudiants de toutes les universités d’Indonésie se sont mobilisés contre un troisième mandat de Suharto, responsable du massacre de 1965, devenu officiellement président en 1967, et dirigeant du pays jusqu’en 1998. Le camarade Yayak a pris part à la lutte. Tous les étudiants ou presque étaient anti-Suharto. Lui, Yayak, a fait ses études à l’école d’ITB. Celle-ci fut prise d’assaut par les militaires, et les soviets des étudiants d’ITB et des autres universités furent interdits par le gouvernement. Et c’est ainsi que de nombreux étudiants furent arrêtés. C’est à partir de ce moment-là que ceux-ci commencent à se rassembler avec les ONG pour lutter tous ensemble et en même temps. Les activités dans les campus étant interdites, ils ont alors pris la décision de s’adresser directement au peuple, en particulier celui des zones agraires, des mines, des bois, etc. En prenant exemple sur la lutte des étudiants thaïlandais ou philippins. Ce rapprochement avec les luttes paysannes est sans doute ce qui va le mener à prendre part ultérieurement aux luttes de Wadas.

            En 2018, les habitants de 7 hameaux du village de Wadas en Indonésie ont commencé à protester quand 142 ha de collines du village furent choisis pour l’extraction de pierre andésite, dont les matériaux sont destinés à la construction d’un barrage 12 km plus loin. Des conséquences catastrophiques sur la fertilité des sols, ainsi que la pollution d’au moins 30 sources d’eau étaient à prévoir.

            Les habitants se sont alors organisés collectivement pour empêcher le projet, notamment en expulsant les gens agissant pour le compte du gouvernement et en montant des barrages. Un combat qui s’organise aussi autour des enfants des 65 familles en opposition au projet. Le 23 avril 2021, il y a eu des affrontements avec la police, où certains bambins ont vu leur parent subir la violence des policiers.

            Le rôle joué par le camarade Yayak fut notamment de s’occuper des enfants pendant l’arrestation de leurs parents. Il a mis en place des ateliers d’art-thérapie pour les aider à guérir de leurs traumatismes liés à la répression. Au programme : jouer, dessiner, chanter, écrire des histoires, faire du théâtre, voyager, etc. Les enfants ont commencé à raconter des histoires à l’oral et à comprendre l’essence de la lutte de leurs parents.

            Du 8 au 10 janvier 2022, Wadas fut prise d’assaut par les forces de police antiterroriste. La violence semble avoir triomphé de la lutte, pour un temps du moins, mais lorsque les effets de l’exploitation minière deviendront visibles, il est probable que de nouveaux affrontements éclatent.

            Yayak est aussi un caricaturiste très acerbe, au style assez reconnaissable et plutôt violent, n’hésitant pas à montrer les puissants sous un mauvais jour. Vous en verrez plusieurs exemples en -dessous de cet article, ainsi que sur sa page Instagram.

Ambroise-JRCF

[1] « Sortir de l’anticommunisme : le massacre des communistes indonésiens en 1965 », JRCF, 01/03/2019.

[2] L’extermination programmée des communistes indonésiens (1965-1966) de Jess Melvin

L’archipel du génocide de Geoffrey B. Robinson

[3] « Death of a film legacy : remembering Indonesia’s Bachtiar Siagian », The Conversation, 11/10/2015.

Faire vivre la mémoire des luttes en Indonésie : rencontre  avec des artistes indonésiens engagés
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